Pierre Simon, responsable de la communication de Terre
Entière, s'entretient avec Hubert Debbasch, PDG de l'entreprise, au sujet de la
création par celle-ci d'une filiale en Irak (date de l'entretien : 25 mai 2009).
Pierre Simon : Hubert Debbasch, que signifie cette création de Babel Tours ? Terre
Entière va-t-elle désormais créer des filiales partout dans le monde ?
Hubert Debbasch : Même si Terre Entière, depuis plusieurs années, est entrée dans
une phase de croissance et de développement, nous n'avons pas l'intention d'ouvrir
de nombreuses filiales : nous avons des correspondants de qualité dans tous les
pays dans lesquels nous organisons des voyages. Nous participons à les former et
à leur faire comprendre nos exigences mais il n'est pas question de créer des entités
appartenant à Terre Entière dans chacun de ces pays !
Pierre Simon : L'Irak est-il donc à ce point un cas particulier ? La création
de Babel Tours serait-elle un moyen de continuer à faire parler de Terre Entière
comme cela a été le cas au moment des premiers voyages que vous avez organisés et
accompagnés en Irak ?
Hubert Debbasch : Non, l'idée n'est pas venue de là. Nous sommes fiers et heureux
que notre engagement en Irak ait été et qu'il reste l'objet de l'intérêt des journalistes
et des voyageurs, mais jamais cet investissement n'a trouvé sa raison d'être dans
une question de communication ou de publicité. L'idée de créer une agence en Irak
est venue d'un constat : au moment où nous avons préparé le premier voyage, nous
n'avons pas trouvé sur place de structure à même de nous proposer une logistique
qui convienne pour accompagner cet événement et le rendre possible. Nous avons donc
dû travailler avec nos amis dans le pays et leur expliquer nos besoins comme nos
exigences. La qualité des échanges et les premiers fruits de cette coopération nous
ont convaincus de la nécessité de donner à cette organisation une forme d'existence
juridique et structurelle qui lui permette de dépasser les projets immédiats.
Pierre Simon : Quand ce projet est-il né ? Avez-vous rencontré des obstacles
majeurs liés à la sécurité ?
Hubert Debbasch : Le projet est venu dans les dernières semaines avant le départ
du premier voyage (NDLR : celui-ci a eu lieu à l'occasion des fêtes de Noël 2008).
J'étais sur le terrain pour les ultimes étapes dans la préparation de ce séjour
inédit et certains amis irakiens consacraient tout leur temps à ce projet. Ils travaillaient
chez eux avec les moyens du bord, ils avaient des difficultés dans leurs déplacements
et dans leurs rencontres à expliquer leur travail, notamment quand ils rencontraient
des hôteliers ou des restaurateurs, les responsables des sites ou les directeurs
de musées. Dès mon premier voyage en Irak, je ne voulais pas, si j'ose dire, "faire
un coup". Je souhaitais commencer un travail en faveur d'une meilleure connaissance
de la terre d'Irak et je savais que c'était une entreprise de longue haleine. Pour
lui donner les moyens de se déployer dans la durée, il fallait créer une structure
sur place. Quant à la sécurité, il ne se trouve déjà plus personne de sérieux pour
dire qu'Erbil est un lieu dangereux. Nous n'avions donc pas de raison de trouver
des obstacles à la fondation de Babel Tours sur ces critères.
Pierre Simon : L'actualité nous rappelle encore le risque qu'il peut y avoir à voyager
dans des pays en guerre. Est-ce vraiment raisonnable de conduire des voyageurs en
Irak à ce jour ?
Rapprocher l'Irak dans son ensemble de l'Afghanistan ou du Pakistan révèle une méconnaissance
totale de la situation politique du moment. Même le ministère des affaires étrangères,
dans ses Conseils aux voyageurs, reconnaît que la province irakienne du Kurdistan
est une zone où il est possible de voyager à ce jour. La tentation est facile d'assimiler
un pays tout entier avec une zone de conflits. C'est par ce genre de raisonnement
que la France a été boycotée par de nombreux touristes quand on parlait de violences
dans les banlieues. Les Américains pensaient que Paris était à feu et à sang ! Le
métier d'un voyagiste qui fait bien son travail consiste justement, par sa connaissance
du terrain, à discerner les endroits où il est possible de se rendre sereinement
et ceux qu'il faut éviter. Si nous boycottions l'Irak sous prétexte que tout n'est
pas réglé partout, nous sanctionnerions une population impatiente de nous accueillir
et fière à juste titre de la richesse culturelle de son pays.
Pierre Simon : Le nom qui a été choisi pour l'entreprise, "Babel Tours", n'est pas
typiquement kurde. Ce choix a-t-il une signification particulière ? Babel Tours
a-t-elle comme vocation de proposer des voyages dans tout le territoire irakien
?
Hubert Debbasch : Ce choix est intentionnel, évidemment. Babel Tours est implantée
au Kurdistan d'Irak, à Ankawa, tout près d'Erbil, la capitale de la province. Je
profite de cette occasion pour remercier toutes celles et ceux, autorités et simples
citoyens, qui nous ont aidés à créer cette entreprise au Kurdistan. Comme nous l'avions
souligné dès nos premiers voyages en Irak, le Kurdistan bénéficie d'une longueur
d'avance sur bien des points en raison de son statut depuis 1991 (NDLR : Cf. notre
entretien au sujet des voyages en Irak). Mais Babel Tours se donne pour objet d'organiser
des voyages sur tout le territoire irakien, en fonction des possibilités qu'offrira
l'évolution de la situation. Les noms de Babel et de Babylone sont hautement symboliques.
Même les habitants du Nord de l'Irak se réfèrent à l'histoire de cette tour dont
le nom est connu dans le monde entier. J'étais à Babylone il y a quelques semaines
et ce haut-lieu, bien qu'il ait été considérablement détérioré par Saddam Hussein
mais aussi par les forces américaines, reste un endroit privilégié auprès duquel
les écoliers irakiens viennent apprendre les grandes pages de leur histoire. Les
archéologues et les voyageurs n'ont pas fini d'en épuiser le sens et la valeur.
Pierre Simon : Avec un peu de recul et à la suite de vos récents voyages à Bagdad
comme dans tout le pays, vous semble-t-il raisonnable d'envisager des voyages dans
tout le territoire irakien ?
Hubert Debbasch : Certainement pas ! Notre connaissance du terrain et les équipes
qui, sur place, nous donnent désormais des nouvelles quotidiennes nous interdisent
d'avoir une vision béate ou démesurément optimiste de la situation. Il y a une différence
entre les régions du pays dans lesquelles nous nous rendons pour l'étude et le travail
et les lieux que nous proposons effectivement dans nos voyages. À quelques exceptions
près, les limites de nos voyages correspondent à ce jour à celles du Kurdistan irakien.
Mais la situation peut évoluer rapidement : ma visite récente du site archéologique
d'Ur et les liens tissés avec les autorités régionales me permettent de penser que
nous proposerons bientôt ces lieux à la visite pour les passionnés d'histoire et
d'archéologie. Les conditions de sécurité ne cessent de s'améliorer, l'hébergement
y est possible et confortable. Il nous reste désormais à régler des questions d'ordre
administratif pour nous assurer que les autorités délivreront un visa aux voyageurs.
Après avoir passé tout récemment une semaine à Bagdad, je considère que le séjour
de touristes y est pour le moment ni possible ni souhaitable. Songez qu'il y a encore
4 000 checkpoints ou lieux de contrôle à l'intérieur de la ville !
Pierre Simon : Revenons-en à Babel Tours. La naissance de cette entreprise veut-elle
dire que vous avez des salariés permanents ? Y a-t-il des Français sur place ?
Hubert Debbasch : Nous avons des locaux depuis le début de l'année 2009. L'entreprise
elle-même a été reconnue il y a quelques semaines et, le 11 mai dernier, Babel Tours
a reçu la licence d'agent de voyages. Il y a à ce jour trois salariés : le directeur,
Rebwar Dawood, est un chrétien kurde de rite chaldéen originaire de Shaklawa. Il
est assisté d'un chrétien arabe originaire de Mossoul, Ramiz Rahemo. La conseillère
culturelle de Babel Tours est l'une des archéologues les plus réputées du pays.
Elle s'appelle Narmen Ali. Cette femme est originaire de Kirkouk et elle est de
confession musulmane. Dans le pays, on dit toujours sa religion. Mais la confession,
contrairement à ce que l'on pourrait penser, est rarement une occasion de divergences,
et encore moins de conflit. Nous avons avec Rebwar, Narmen et Ramiz une belle équipe
de professionnels et je vais régulièrement les voir et les former. Quelques membres
de l'équipe de Terre Entière participent à cette formation au métier du tourisme
selon nos exigences propres. Les trois salariés ont tous un très bon niveau de culture
et leurs études académiques, apparemment éloignées du métier, les ont fort bien
préparés à leur mission d'aujourd'hui.
Pierre Simon : Faites-vous partie de l'équipe vous-mêmes ? Ne faut-il pas être
irakien pour cela ?
Hubert Debbasch : Je fais partie de l'équipe, étant PDG de Babel Tours ainsi que
de Terre Entière, sa maison mère. À ce jour, j'ai une carte de résident pour
mes voyages et séjours en Irak. Je n'hésiterai pas à passer toutes les étapes nécessaires
pour aller jusqu'au bout de cet engagement en faveur de la terre irakienne et de
ses habitants.
Pierre Simon : Babel Tours peut-elle économiquement tenir ? Il ne semble pas
que les voyageurs se bousculent... En fin de compte, cet engagement représente-t-il
un investissement de Terre Entière ou un acte de philanthropie ?
Hubert Debbasch : Une telle forme d'engagement et d'investissement ne peut pas être
rentable à brève échéance. En voyant les fruits des premiers voyages, même si ceux-ci
ont sont partis à perte pour Terre Entière, j'ai déjà la certitude que nous n'avons
rien perdu. Dès lors que nous permettons à celles et ceux qui le veulent de découvrir
le vrai visage de l'Irak, dès lors que les populations locales reçoivent par ces
visites un soutien et un encouragement, je pense que nous aurons atteint une partie
de notre but. Mais il est hors de question d'en rester là ! Nous pensons que
la richesse et la diversité des sites historiques irakiens aussi bien que la qualité
de l'accueil des populations vaudront au pays un avenir plus digne d'elles que les
épreuves terribles qu'elles ont traversées. Pour faciliter cette renaissance et
l'accompagner, nous sommes prêts.
Pierre Simon : Visez-vous une clientèle francophone ?
Hubert Debbasch : Nous avons pour objectif de permettre la découverte paisible et
heureuse de l'Irak à toutes celles et ceux qui le veulent, quelles que soient leur
origine et leur nationalité. Le site Internet de Babel Tours, comme celui de la
plupart des réceptifs dans le monde, est en langue anglaise. Nous ne visons donc
pas spécifiquement une catégorie de public. Les francophones, pour des raisons de
commmodité, pourront passer par l'intermédiaire de Terre Entière mais c'est toujours
l'équipe de Babel Tours qui, sur le terrain, suivra chaque groupe et chaque voyageur.
Pierre Simon : Pouvez-vous nous dire quels sont vos premiers clients ?
Hubert Debbasch : Je ne citerai que les clients français. Notre premier client est
Terre Entière ! Nous avons eu aussi l'honneur, tout récemment, de servir une chaîne
française d'informations qui préparait un reportage pour un journal télévisé. Nous
resterons discrets sur les coopérations qui s'annoncent et qui sont déjà prometteuses.
Pierre Simon : Au moment où vous lanciez les premiers voyages en Irak, vous n'avez
pas caché votre soutien aux chrétiens du pays et les liens qui se tissaient avec
eux. La création de Babel Tours se poursuit-elle dans le même esprit ?
Hubert Debbasch : Dans le même esprit, certainement. Les liens qui se sont tissés
avec nos amis chrétiens continuent de se développer. Mais ils ne sont pas exclusifs.
Les chrétiens sont très minoritaires dans le pays et nous ne choisissons pas nos
prestataires en fonction de leur appartenance religieuse, mais uniquement en fonction
de la qualité de leurs prestations. Nous voulons par le tourisme participer au développement
d'une économie saine qui profite à tous. Nous veillerons à ce que les minorités
religieuses ne soient jamais exclues, et nous entretenons avec les communautés musulmanes
d'excellentes relations. Cela va de soi.
Pierre Simon : Est-ce difficile de créer une entreprise en Irak ? Quels sont
les obstacles majeurs auxquels vous vous êtes heurté ?
Hubert Debbasch : Oui, c'est difficile de créer une entreprise en Irak ! Les principaux
obstacles venaient du fait que nous sommes les premiers. Il y a aussi une bureaucratie
très pesante et nous nous sommes pliés à toutes les étapes nécessaires. Sans donner
plus de détail, il y a toutes les étapes intermédiaires et les pressions diverses.
Pierre Simon : Pouvez-vous être plus précis ?
Hubert Debbasch : Oui, je peux être plus précis. Je peux vous dire que, contrairement
à ce que l'on m'annonçait parfois, Babel Tours a vu le jour en Irak et qu'elle est
désormais une société reconnue sans aucun passe-droit, sans avoir cédé à aucune
pression de quelque ordre que ce soit. Je ne vous dis pas que cela s'est fait sans
difficulté. Notre travail a fini par être reconnu, simplement. C'est un signe très
encourageant à mes yeux pour l'avenir de l'Irak. Puisqu'on peut construire l'avenir
sans menace et, pour dire le mot, sans corruption, la vie va revenir très vite !
Pierre Simon : Pour les voyageurs, quels sont les prochains rendez-vous de Terre
Entière en Irak ?
Hubert Debbasch : Trois voyages culturels sont programmés à l'automne et je suis
heureux d'annoncer que nous relançons un Noël en Irak. Il sera accompagné par Madame
Marie-Françoise Baslez, historienne bien connue pour ses recherches et ses publications
sur les premiers siècles du christianisme. Nous recevons également ces temps-ci
les premières commandes de voyages en Irak pour des groupes sur mesure. L'équipe
de Babel Tours ne va pas s'ennuyer.
Liens vers d'autres pages du site de Terre Entière au sujet de l'Irak :
Le lancement des premiers voyages
en Irak : entretien et revue de presse
Programme : Irak : l'histoire oubliée - Voyages culturels
en 2009
Programme : Noël 2009 en Irak
Des voyages dans le sud de l'Irak :
Nouveau programme : Mésopotamie, naissance
de l'histoire
Nouvelle interview : des voyages dans le sud de l'Irak
Albums Photos : Mésopotamie : naissance de l'histoire
-
Le Kurdistan -
Noël 2008 en Irak - Kirkouk, citadelle imprenable
- Ur, site archéologique
Retrouvez l'interview accordée par Hubert Debbasch à l'IRIS le 13 juillet 2009 :
L’Irak, nouvelle destination touristique ?
Retrouvez le reportage de France Info diffusé le 26 mai 2009 et intitulé «
Les touristes de l'extrême ». Pour les besoins du sujet, Hubert Debbasch était interrogé.
Il y revient sur l'esprit des voyages que Terre Entière propose au Kurdistan irakien
et sur la situation du pays.
Reportage : « Les touristes de l'extrême »
|