|
Le pèlerinage
: une démarche d'humanité
Homélie de Mgr Albert Rouet
Sommaire des pèlerinages - Programme de chaque pèlerinage
Le texte ci-dessous est celui d'une conférence de Mgr Albert Rouet, archevêque de
Poitiers, organisée par l'Association des Amis des Chemins de Saint-Jacques dans
la Vienne au lycée Saint-Jacques-de-Compostelle de Poitiers, le 1er février 2003.
Ce texte a été retranscrit à partir d'un enregistrement. Le style oral a été conservé.
Il a été revu par son auteur et il a été publié avec son autorisation. Texte transcrit
à partir de son enregistrement par Pierre Prénat. Les sous-titres sont suggérés
par Terre Entière. Remerciements particuliers à notre partenaire, la Fondation David Parou Saint Jacques, qui nous a autorisés
à reprendre ici ce texte publié sur son site Internet.
|
|
|
|
I. Marcher n'est pas errer |
|
|
|
|
|
|
|
|
Marcher
D'abord il s'agit de marcher. Cela vous paraît une
évidence surtout pour vous qui avez fait le chemin. Je voudrais quand même rappeler
que la foi chrétienne vient, dans ses origines, de l'Ancien Testament. Or, le premier
mot de Dieu adressé à un humain historiquement envisageable, Abraham, est : «Va
quitte ton pays et pars» . Il rejoint cette expression du Christ «Lève-toi et marche».
Mais alors que la formule du Christ «Lève-toi et marche» consistait à rendre un
homme à sa pleine stature d'humanité, que très vraisemblablement le miraculé est
resté parmi les siens sans forcément dépasser les limites de son village, Abraham,
nous le savons, a entrepris, lui, une migration particulièrement longue puisqu'elle
allait du Sud de l'Irak et, suivant le croissant fertile, remontait le long des
fleuves avant de redescendre par Damas jusque le long du Jourdain. Des milliers
de kilomètres. Or, premier point intéressant, cette migration d'Abraham n'est pas
une errance. Cela vous paraît clair, encore faut-il insister sur ce qui caractérise
le nomadisme en contradiction avec l'errance.
Nomades
Le nomadisme est un déplacement soigneusement jalonné
qui va de puits en puits, de pacage en pacage, à des époques à peu près déterminées
et selon des rites immuables. Il existe des routes de nomades, analogues aux routes
de pèlerins. Car, alors que l'errance peut nous emmener n'importe où, aller sans
but (c'est la définition même de l'errance), le nomade sait où aller. Alors que
le migrant, et nous le voyons encore dans nos pays, n'a pas nécessairement un but
déterminé, le nomade, lui, sait où il va. Imaginez en effet un nomade qui ne sache
où aller, il se livrerait à la mort. La fixité des itinéraires, à des époques qui
ne possédaient pas nos moyens de communication ni nos facilités de déplacement,
était une condition indispensable à la survie. S'écarter d'un chemin était risqué,
risquer de perdre la route d'un puits donc de mourir. S'écarter d'un chemin introduisait
dans l'inconnu. L'inconnu n'est pas simplement un pays géographiquement blanc, l'inconnu
est un pays non humanisé. Il est le chaos. Le chaos, pour les mentalités anciennes,
bibliques ou non, représente un monde habité par la mort sous toutes ses formes
: génies malfaisants, bêtes sauvages, monstres terrifiants. S'écarter du chemin
mène droit vers la mort. J'attire votre attention sur le fait que cette marche est
une marche jalonnée. C'est donc une marche d'humanité. Elle n'est pas une exploration
dans des zones inconnues, elle ne cherche pas la découverte de lacs nouveaux. Le
nomadisme est un type de marche qui va de lieu humain en lieu humain. Il est un
cadrage, un quadrillage de l'espace. Vous êtes mieux placés que moi pour savoir
que les chemins de Saint-Jacques, ou les autres routes de pèlerinages, sont balisés.
Il y a des repères, il y a des ponts, il y a des gîtes d'étapes, il y a des lieux
d'accueil, et il y avait même des hospices pour soigner les maladies.
Une marche d'humanité
Donc cette marche est une marche d'humanité à humanité.
Je comprends très bien qu'aujourd'hui, où le sens de l'homme est problématique,
où l'on ne sait pas très bien vers où va l'humanité, que les pèlerinages retrouvent
un regain d'intérêt, car on ne peut pèleriner que dans le domaine humain. C'est
aller de l'humain à l'humain. A ce sujet, aller de l'humain à l'humain, contrairement
à d'autres religions, on doit affirmer d'entrée de jeu que, pour la foi chrétienne,
il n'existe pas d'espace sacré. Ce qui compte dans la foi, est de savoir que la
seule image sacrée de Dieu c'est l'homme. Pour l'homme, nombre de Pères de l'Église
(ces tous premiers penseurs, chrétiens et évêques), ont vendu les vases d'autel
et les biens de l'Eglise pour faire vivre des gens dans le besoin. Le plus proche
de chez nous par le lieu et la date est Césaire d'Arles (archevêque d'Arles dans
les Bouches du Rhône actuel au VIe siècle). Il n'y a pas d'espace sacré. La seule
référence sacrée, pour un chrétien, ce ne sont ni des lieux (même une église - on
peut se passer d'église), ni des choses. C'est l'homme. Fondamentalement, c'est
l'homme, car lui seul est image vivante de Dieu.
Une religion qui encourage les pèlerinages
Alors vous voyez, le paradoxe : la même religion,
qui pose d'entrée de jeu qu'il n'y pas de lieu sacré au sens propre (en ce sens,
la terre toute entière est sacrée), est en même temps une religion qui encourage
les pèlerinages, le déplacement de lieu à lieu. Une religion qui pousse et incite
à s'engager non seulement sur les chemins de Saint-Jacques, mais en tant d'autres
lieux de pèlerinage qui ont été sinon au moins aussi célèbres, mais fort célèbres,
à commencer par le pèlerinage en Terre Sainte, le pèlerinage à Rome, et, pour rester
dans l'hexagone, des lieux comme le Mont Saint-Michel, le Puy-en-Velay, Conques
avec sainte Foy... Et en plus, énormément de pèlerinages locaux infiniment modestes
qui ont marqué l'humanisation de l'espace.
Car depuis la plus haute antiquité, les pèlerinages ne peuvent avoir lieu qu'en
temps de paix. On ne circule pas en temps de guerre. Quand l'homme devient inhumain,
le parcours de l'espace d'humanité s'avère impossible. On ne pèlerine pas en temps
de peste, ni pendant les grandes épidémies, ni également dans les régions inconnues.
Donc, cette marche, qui était mon premier point, n'est pas une marche à l'errance,
ce n'est pas une marche vers l'inconnu. Elle va d'un lieu connu, l'endroit où habite
la personne, vers un lieu connu, l'endroit où se tient un but de pèlerinage. Je
crois que cette première dimension qui est une évidence, encore fallait il un peu
la développer, garde son intérêt aujourd'hui.
Pour la foi chrétienne (je l'ai indiqué tout à l'heure), la terre toute entière
possède la même qualification par rapport à la foi. Nous sommes dans un univers
qui paraît complètement humanisé. Nous parlons de mondialisation à longueur de temps,
encore que cette humanité là, cette terre-là, ne vivent pas encore dans un état
de paix, dans un état d'égalité, dans un état d'humanité satisfaisant. Il reste
des sites qui sont aujourd'hui interdits. Donc pour la foi, la première dimension
du pèlerinage dans la marche, rejoint et souligne une entreprise d'humanisation.
Je comprends très bien que des non-chrétiens fassent ces déplacements pour rechercher
ce qui est essentiel au coeur de l'homme. Ce qui est essentiel à la vie que nous
avons à mener ; se retrouver seul avec ses pieds (si j'ose dire), et se demander
quel est le véritable indispensable de l'existence, constitue une démarche qui jalonne
la Bible. Que ce soit dit sans aucune récupération.
- C'est Abraham qui quitte son pays.
- C'est l'Exode qui façonne le peuple de Dieu sorti d'Égypte pour entrer en terre
promise.
- C'est Élie persécuté qui revient au point de départ.
- Et c'est l'Évangile qui commence par un pèlerinage dans un endroit, ô combien
significatif, à l'endroit où l'Exode s'était arrêté : Béthabara, là où Jean baptisait,
là où les pas du Christ entreprennent sa vie publique.
Premier point marcher.
|
_________________
|
|
|
|
|
|
II. Résidence et marche - Aller vers des lieux |
|
|
|
|
|
Résidence et pèlerinage
Je viens de dire que marcher conduit vers un endroit
connu. Il s'agit d'aller dans des endroits ad loca , dans des lieux bien définis.
Je voudrais maintenant vous rendre sensibles à d'autres paradoxes. Le premier étant
que l'on ne marche pas n'importe où et que cette marche est soigneusement réglée.
L'autre paradoxe est que résidence et pèlerinage, résidence et marche vont de pair.
Je vais prendre, pour prouver ce que j'avance, deux
époques hautement marquées par des pèlerinages, qui ont été en même temps des époques
marquées par des constructions et la sédentarité. La première période se situe au
IVe siècle. Que se passe-t-il pour le christianisme au IVe siècle ? Le christianisme
était jusqu'alors une "religion illicite", une association non reconnue. Alors que
nous pouvons à notre époque avoir des associations de fait, sans statuts déposés,
il n'existait pas dans l'empire romain de droit aux associations de fait. Toute
association qui n'était pas acceptée par la police impériale était considérée comme
une atteinte à l'ordre public, et à ce titre, était justiciable des activités de
la police. Le christianisme était une religion "illicite", une religion non reconnue
qui refusait en même temps le culte de l'empereur et le culte de l'empire. Les chrétiens
ont été, avec des fortunes variables, selon des modalités différentes, avec de grandes
accalmies, avec tout ce qui découle finalement des fondements des troubles publics
aux époques incertaines, les chrétiens ont été obligés de se cacher et de vivre
plus ou moins dans la clandestinité. Et en 314, l'empereur Constantin, pour bien
des raisons d'ailleurs, donne au christianisme le statut de religion reconnue. Alors
se passent deux phénomènes concomitants.
- Le premier phénomène est que, d'un seul coup, un peu partout
dans le bassin Méditerranéen et même au-delà, les chrétiens bâtissent des églises,
construisent des dispensaires, fondent des évêchés... s'installent publiquement,
parfois avec vigueur. On vide, le mot est exact, un temple de ses idoles pour en
faire une église, on expulse des prêtres de leur demeure pour y installer le clergé
catholique. Cela s'est fait assez rapidement. Une religion va chausser la situation
de l'autre. Dès la paix accordée, une grande activité s'instaure partout : bâtir,
s'installer... Nous en gardons un témoignage à Poitiers, le baptistère Saint-Jean.
Le baptistère de Poitiers peut être daté, au moins pour l'essentiel, des environs
de 350. Il est donc contemporain du premier évêque, à mon avis probablement du deuxième
évêque (le premier on ignore son nom), Hilaire de Poitiers. L'on voit les cités
se doter d'édifices chrétiens. C'est le moment où une religion cachée devient visible.
Une religion poursuivie devient reconnue. Une religion discrète, voire secrète,
s'affiche maintenant publiquement dans ses bâtiments. Donc elle s'installe.
- C'est au même moment que, dans le christianisme, se produisent
de très grands mouvements et de très grands déplacements. Le premier, auquel on
peut penser, est le départ au désert, je pense en particulier aux moines Antoine,
Pacôme et tous les autres qui s'en vont dans le désert au sud de l'Égypte. On pense
habituellement qu'ils s'y rendaient pour affronter le martyre. La paix étant revenue
disparaissent les martyrs, cette explication a cours en beaucoup d'endroits, mais
elle est trop facile pour être vraie. La vie humaine est un peu plus compliquée.
Combat spirituel et vie monastique
Bien sûr, la lutte spirituelle persiste pour vivre face aux tentations
du démon ; nous pensons aux tentations de saint Antoine et son affrontement qui
rappelle les bêtes du cirque. Ce n'est pas pour rien que les moines du désert s'affrontent
à des dragons, à des reptiles, le cochon de saint Antoine (relire Flaubert) d'ailleurs
renvoie davantage à des animaux plus communs qu'à ceux qu'on pourrait rencontrer
dans les combats du cirque de Rome. Il n'empêche qu'il s'agit de se battre avec
l'animalité, donc avec l'inhumain.
Ce mouvement, que vont créer d'abord les ermites, des gens qui
vivent un par un, va attirer des milliers, je dis bien des milliers de personnes,
au point que les moines d'Égypte, de Syrie et de Palestine, ont été obligés de se
constituer en communautés pour vivre ensemble, dans un cénobium : une vie commune
avec des logements communs. Telle est l'origine du monachisme contemporain. Pensez
à la fondation de Ligugé par Martin : on est vraiment dans la même recherche : on
part, mais on part pour s'installer. Martin n'est pas allé très loin, à six kilomètres,
mais d'autres faisaient des centaines de kilomètres. Là ils bâtissaient des monastères,
un mélange de déplacement et de sédentarité, puisqu'on s'en va pour résider dans
un autre endroit.
Naissance des pèlerinages chrétiens
A cette même époque où le christianisme se sédentarise, où le christianisme
s'affiche comme publiquement reconnu, et où les départs au désert prennent très
rapidement une allure qui se maintiendra longtemps, naissent les premiers pèlerinages
chrétiens.
Nous en avons des témoignages. Dès la paix de Constantin, reconnue et imposée, nous
avons des témoignages de déplacements, très particulièrement vers les lieux saints
de Palestine. Nous avons la chance d'avoir un journal de voyage d'une bordelaise,
qui pérégrine dans le deuxième tiers du IVe siècle. Cette femme, Ethérie, a tenu
un journal de voyage. Nous avons encore ce journal de voyage. On voit cette femme,
qui avait une aisance certaine parce qu'il fallait partir pendant plusieurs mois
subvenir à ses besoins, partir jusqu'à Jérusalem. Elle parcourt toute la Palestine,
les monts du Sinaï, l'Egypte et fait un grand détour, vers les lieux dont parle
la Bible. Outre la description des lieux, la liturgie des sanctuaires, je vous indiquerai
ce qui est pour nous le plus important.
Grandeur du Moyen Age
Je voudrais, auparavant, vous rendre sensibles à une deuxième
grande époque : celle de la grandeur du Moyen Age. Le temps de l'art Roman où nos
campagnes «se couvrent d'un grand manteau blanc d'églises» , en Poitou-Charentes,
en calcaire. Le roman fleurit un peu partout. C'est également le moment où les villes
deviennent des "bourgs" avec des "bourgeois", des gens qui travaillent en artisan
et développent un commerce. On sait que le commerce a été amplement développé au
XIe et XIIe siècles. Les premières cathédrales vont d'ailleurs pourvoir être édifiées
parce qu'on avait les ressources pour ce faire. On a pu construire autant d'églises
romanes parce qu'on pouvait se déplacer et que les conditions politiques et économiques
de la paix étaient réunies.
Petit détail, un "manant" ne désigne pas "quelqu'un qui traîne
là, un être quelconque". Le manant est celui qui ne bouge pas, qui a de quoi rester
sur place, parce qu'il a sur sa terre de quoi vivre. Le verbe latin qui fonde ce
mot est manere qui veut dire : rester, demeurer. Le manant est, à cette époque,
quelqu'un qui a les ressources suffisantes pour vivre installé chez lui.
Le sens profond du développement des pèlerinages
A ce moment-là qui est un moment de grande sédentarisation, nous
avons le même second mouvement qu'au IVe siècle, un mouvement de déplacement interne.
Les moines continuent à défricher les forêts, à faire des clairières, ou comme on
dit dans le pays des "coutures" (comme Couture d'Argenson), donc installer de très
grands domaines. C'est la grande époque où se développe Cîteaux et le courant cistercien.
C'est le moment où vont reprendre avec une très grande activité les pèlerinages
atteignant toute la chrétienté du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest.
Le paradoxe par lequel j'ai commencé ma deuxième partie, le fait
que le christianisme allie déplacement et sédentarité, est un paradoxe extrêmement
fécond, qui à mon sens mériterait une réflexion plus profonde que celle que simplement
j'esquisse ce soir devant vous. C'est peut-être, à un moment où notre société a
bétonné tout ce qu'elle pouvait bétonner, a construit des autoroutes à peu près
partout, est en train de faire son réseau de T.G.V., où notre espace est humainement
très sédentarisé, que les pèlerinage reprennent. Ce double mouvement de sédentarisme
et de déplacement est celui du IVe siècle, celui des XIIe- XIIIe siècles. C'est
probablement le même que nous vivons aujourd'hui.
Le besoin de partir
Si cette hypothèse paradoxale renferme un peu de vérité, ce que
j'ai la faiblesse de croire sinon je ne la dirais pas, quel est son sens ? Pourquoi,
quand l'homme s'installe, éprouve-t-il d'un seul coup le besoin de partir ? Je voudrais
vous indiquer, avant de passer à ma troisième partie, deux pistes de réflexion qui
mériteraient probablement d'être beaucoup plus creusées que je ne le fais rapidement
devant vous :
I. Un espace ouvert pour l'homme
Pour moi qui essaie d'être croyant, de la même
manière que l'on ne peut enfermer la foi dans une formule, on ne peut évidemment
pas enfermer Dieu dans des mots. On ne peut pas davantage enfermer l'homme dans
une seule situation. L'homme est un sédentaire qui a besoin de maison, qui a besoin
d'ordre. Mais il n'est pas que cela. La sédentarité ne suffit pas à définir l'homme.
Il est aussi celui qui marche, il est aussi ce perpétuel insatisfait, ce perpétuel
questionneur. Par conséquent, le déplacement, le pèlerinage, disent l'autre aspect
de l'homme. Et inversement l'homme n'est pas un nomade, parce que la production
du nomadisme ne suffirait pas à nourrir toutes les personnes (c'est déjà vrai pour
les tribus nomades), donc il lui faut aussi se fixer, en particulier s'il veut cultiver
la terre. Homme double, homme irrémédiablement double. Homme qu'on ne peut enfermer
dans aucune des figures, et j'allais dire, homme pluriel. A mes yeux, ce que montrent
les pèlerinages, c'est l'impossibilité d'enfermer une définition de l'homme dans
une seule situation, dans une seule culture, dans une seule manière de vivre.
Ces paradoxes, du IVe siècle, du XIIe siècle et d'aujourd'hui, disent sur l'homme
quelque chose d'extrêmement fondamental. On ne peut pas définir l'homme au sens
où on pourrait l'assigner à résidence, à n'avoir qu'une définition de ce qu'il est.
Si on voulait le limiter, en quelque sorte on le mutilerait. L'homme a besoin d'air,
il a besoin d'espace, besoin de bouger, besoin de risquer, besoin d'ailleurs.
Dans cet ailleurs, sans aucune récupération de ma part, dans cette
dimension de «l'homme qui passe l'homme», comme disait Pascal (je n'irai pas, car
je sais combien ce pourrait être blessant, jusqu'à y voir une trace de Dieu), j'y
vois au moins la question de l'infini, le fait qu'est posée l'impossibilité de définir
l'homme, de l'enclore dans un cadre duquel il ne devrait jamais sortir. Ce serait
du totalitarisme. Ce peut être du totalitarisme politique, ce peut être le totalitarisme
du confort, des habitudes... et à un moment des gens disent non, il faut ouvrir
les portes.
II. Le voyage d'Ethérie
J'avais annoncé que deux choses étaient importantes
pour l'homme : ce coté d'impossibilité d'enclore l'homme, de non-fermeture de l'homme.
Maintenant, je voudrais revenir au voyage d'Ethérie. Je vais vous en lire un passage.
Ethérie se retrouve dans le nord de la Palestine. Elle rencontre un évêque (dont
elle ne dit pas le nom), un évêque sédentaire. Il n'y a pas d'évêque nomade. Sédentaire
et évêque d'un siège, d'une ville résidentielle. Les mots disent ce qu'ils sont.
Elle lui demande ce qu'il fait là. Alors, cet évêque lui répond : « Ma fille, il
est écrit dans la bible, comme vous le dites, que saint Abraham est passé ici avec
les siens» . Pour Nahor le frère d'Abraham et pour Béthuel, les Ecritures ne disent
pas à quel moment ils sont passé, mais : «il est évident qu'ils sont passés aussi
ici un peu plus tard. Enfin leurs tombeaux sont là» . Je voudrais commenter cette
ligne : «...leurs tombeaux sont là» . Quand on sait la crédulité, la fantaisie et
parfois l'intérêt avec lesquels les anciens édifiaient des tombeaux à des grands
personnages supposés être morts en tel endroit. Il arrivait fort souvent qu'on ait
volé leur corps (ou une partie de leur corps), pour le ramener où on voulait. On
est dans une logique de la présence physiquement signifiée. Une présence incorporée
à un lieu. D'où le «il est évident que» .
Pour nous, modernes, s'il y a une évidence, c'est qu'ils ne sont
certainement pas passés par là. Et historiquement il y a toute chance pour que ni
Nahor, ni Béthuel ne soient passés par là. L'existence du second en particulier
est plus que problématique. Et sur une piste l'écartement peut atteindre 500, 600,
800 mètres de large. Comme le lit d'un Oued qui change selon les inondations.
Or, voilà ce qui est important, le but de cette évidence consiste
à introduire une commémoration. Ce n'est pas la vérité historique qui est première.
Parfois d'ailleurs les anciens n'étaient pas dupes. Ce qui est premier est qu'on
établit un endroit pour faire mémoire. Un lieu où réactiver les fondements de la
foi, si vous êtes croyant ; les fondements de votre humanité, si vous êtes chercheur
de sens. Des endroits de mémoire.
Les deux composantes de cette marche vers un endroit sont la non-fermeture
de l'homme et, comme garantie de cette non-fermeture, l'acte de mémoire.
La suite de ce voyage raconte une série de célébrations et de
cérémonies. Pour Jérusalem, vous avez toute la liturgie aux lieux de la Passion.
Pourquoi ? Parce qu'on ne fait mémoire qu'en célébrant. On ne fait mémoire qu'en
ritualisant la mémoire. Vous n'y étiez pas, il n'y a pas de photos, il n'y a pas
d'archives. La seule chose que vous puissiez faire, c'est d'évoquer. Vous ne pouvez
évoquer que de manière symbolique, par des rituels, par des chants, par des prières,
par des processions liées à un lieu donné. Vous constituez un endroit où, ce qu'il
y a de fondamental dans votre mémoire, l'acte par lequel cette mémoire vous constitue
dans votre identité humaine et votre identité de croyant, cet endroit est posé comme
source de mémoire donc comme source d'existence.
La recherche d'Ethérie est une recherche liturgique : voir comment
on célébrait les offices dans telle ou telle église de tous les lieux saints afin
de réactiver sa propre mémoire et de se rappeler ainsi qu'elle était croyante dans
le Christ qui avait vécu dans le pays avec les autres chrétiens.
Or ce n'est pas uniquement le fait que le Christ ait vécu dans
le pays qui pour elle est important, mais bien le fait que la liturgie rende le
Christ présent en ce lieu, qui est un lieu certes unique parce qu'Il a vécu là,
mais un lieu qu'on peut aussi retrouver dans son Bordeaux natal, puisque la messe
y rend le Christ présent. En quelque sorte, le but de son pèlerinage en Terre Sainte
est de réactiver sa propre pratique dans son Aquitaine d'origine. Acte de mémoire,
d'où le pèlerinage, est toujours une présence, la re-présentation d'une présence.
Son actualisation.
|
|
_________________
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
III. Pèlerinage et Présence, le pèlerinage dans la foi
chrétienne
|
|
|
|
|
Quand on regarde dans la foi chrétienne le contenu
des pèlerinages on s'aperçoit qu'il est double.
Pèlerinage "vers les choses saintes"
Il est d'abord «Ad sancta» . «Ad sancta» veut dire mot à mot :
« vers les choses saintes» . Quelles sont ces choses saintes ? Ce sont les reliques.
Le pèlerin va d'église en église, parce qu'elles sont riches en reliques. Il essaie,
si malheur arrive, d'être enterré auprès des reliques, le plus près possible du
corps parce qu'il bénéficie ainsi de l'influence miséricordieuse du saint enterré
dans cet endroit. D'où, pendant tout le Moyen Age (prenez le mot pour ce qu'il est),
un commerce, (non pas de manière péjorative) de reliques. La pratique en était courante.
Jazeneuil possédait des douzaines de reliques, si vous allez à
Ligugé, à la Cossonnière vous vous trouvez devant quelques centaines de reliques.
Plus vous aviez de reliques, plus l'endroit était attirant. On s'aperçoit qu'un
certain nombre de chemins sont jalonnés par de magnifiques églises et que ces églises
étaient toutes dotées de reliques importantes. C'est à la fois la dévotion et la
piété qui ont fait rapporter à Paris des reliques de la Passion. C'était également
pour faire de Paris un but de pèlerinage. Il y avait aussi des raisons terrestres
à l'honneur de la cité et pour la prospérité de cette cité.
Aller vers ces reliques, c'est aller vers une présence. On s'en
va en pèlerinage pour être présent à quelqu'un, pour bénéficier de la présence de
quelqu'un. C'est une rencontre entre un homme qui vit à telle époque et qui s'en
va voir, c'est une visitation, quelqu'un, un saint, dont les restes, les reliques,
même minuscules, reposent là, au siège de son influence et de son intercession.
Ce n'est qu'en fonction de cette présence au saint qu'il résulte très rapidement,
par voie de conséquence, une présence à soi-même.
Pèlerinage de dépouillement et de conversion
Le christianisme, pour le pèlerinage, se dote là de l'élément
de pénitence. Le pèlerinage devient un élément de conversion. Non seulement parce
que, pour quelques grands pécheurs la pénitence consistait à partir en pèlerinage,
mais également parce qu'il fallait se dépouiller.
Je pense que le thème du dépouillement est fondateur de la dimension
pénitentielle des pèlerinages. Il s'agit de se défaire de ce qui nous retient. La
sédentarité dans une maison au sein d'un bourg est une chose, mais tout ce qui nous
lie, tout ce qui nous attache, tout ce qui nous entrave est contraire à la vocation
de l'homme. Tout laisser et partir. Tout laisser, prendre le minimum possible pour
s'en aller, parfois comme un mendiant, même si certains pèlerins avaient quand même
des assistances particulièrement fastes.
Ce dépouillement appartient à l'essence du pèlerinage. Je crois
qu'aujourd'hui, dans notre société d'abondance, beaucoup de gens, même qui ne partagent
pas la foi chrétienne, sont très sensibles à cette exigence de dépouillement, d'aller
à l'essentiel, de savoir ce qui compte dans la vie.
C'est une présence à soi. Soyons en parfait respect, vous voyez comment, pour la
foi chrétienne, la lecture du pèlerinage est susceptible d'une double interprétation
- ou bien elle offre une présence à l'autre et vous vous dépouillez pour être présent
à Monsieur saint Jacques, à sainte Foy de Conques, etc.
- ou bien elle permet une recherche spirituelle, morale, parfaitement respectable.
Ce que vous allez chercher c'est d'être encore mieux présent à vous même.
Partir en pèlerinage pour se retrouver
A ce moment-là, le pèlerinage devient le contraire du déplacement,
car vous ne partez pas en transportant partout vos problèmes qui restent les mêmes
quels que soient les lieux de résidence ; vous partez pour vous retrouver. Donc
vous partez pour vous défaire de tout ce qui vous empêche d'être réellement vous-même
et conforme à votre propre conception de l'existence.
Surgit encore un troisième paradoxe dans le pèlerinage : il est,
pourrait-on dire sans excès, une présence sous forme d'absence. Présence à soi mais
il faut se rendre absent à tout ce qui nous entrave et nous attache là où l'on est,
pour trouver la présence à un autre ou une autre présence à soi.
Pauvreté et suite du Christ
Dans un pèlerinage chrétien (cela suppose que
l'on se démette de soi dans les deux cas), ce qui fait le lien entre présence et
absence est évidemment le thème de la pauvreté. De la pauvreté jusqu'à en souffrir,
pensez à vos pieds. Je voudrais conclure par le thème commun qui a édifié ces différents
aspects que j'ai décrits. Je conclus uniquement par un thème chrétien. Je ne peux
pas me permettre de conclure pour quelqu'un qui ne partagerait pas la foi chrétienne,
c'est évident.
Ce thème concerne ce qu'on appelle depuis le haut Moyen Age, et
même avant, depuis les Evangiles, la sequela Christi, la suite du Christ.
Celui qui l'a le mieux résumé, son expression va parcourir des siècles, est saint
Jérôme à la fin du IVe siècle. Jérôme a écrit une phrase qui se retrouve sous la
plume d'auteurs spirituels jusqu'à la fin du Moyen Age. Cette phrase est : «suivre
nu le Christ nu».
C'est à dire que le véritable détachement ne peut être envisagé que sous le thème
d'un dépouillement avec un Autre. Cela est rigoureusement contradictoire de s'enrichir
d'un pèlerinage. Cela est donc rigoureusement contradictoire de faire profit de
son pèlerinage. On n'en doit rien rapporter sauf «suivre nu le Christ nu» .
Le pèlerinage constitue pour le chrétien le moment où il se dépouille des fausses
images de Dieu, alors que le piège consisterait à les garder.
Il se dépouille de l'orgueil d'avoir fait un pèlerinage, alors que le piège consisterait
à s'en vanter.
Il se dépouille d'attachement à des habitudes ou à des rites qui ne sont pas essentiels,
alors que le piège consisterait à les intensifier.
C'est véritablement l'expérience de cette nudité dont parle Jérôme. Beaucoup plus
tard Jean de la Croix parlera du rien, du vide qui est indispensable pour rencontrer
Dieu. Le pèlerinage offre un symbole d'expérience spirituelle croyante. J'ai la
faiblesse de penser que pour quelqu'un qui ne partage pas la foi, il peut y avoir
des analogies très fécondes.
Car pour retrouver cette ouverture où nos certitudes ne sont pas encloses dans des
assurances finalement très fixistes, le déplacement rend libre.
La suite du Christ, dont parlent les premiers textes chrétiens depuis l'Evangile
«si quelqu'un m'aime qu'il vienne à ma suite», la suite du Christ est la définition
même du pèlerinage. Ceci amène certains auteurs, ce sera ma dernière phrase,
à considérer que toute l'histoire d'une vie croyante reste un pèlerinage. Merci
de votre attention.
|
|
|
|
|
|
|
|
Accès aux pèlerinages de Terre Entière et programme de chaque pèlerinage
Institutions partenaires et prêtres accompagnateurs
© Terre Entière, croisières et voyages culturels, pèlerinages et
itinéraires spirituels
|
|