STATUT DES CONSEILS AUX VOYAGEURS
Un projet de loi sur « l’action extérieure de l’État
» est en discussion au Parlement. Il vise à « responsabiliser les ressortissants
français qui se rendent sans motif légitime dans des zones dangereuses alors qu’ils
ont reçu des mises en garde sur les risques encourus ». Le même texte prévoit des
sanctions financières pour les voyageurs aussi bien que pour les voyagistes, telle
la possibilité pour l’État de se faire rembourser tout ou partie des frais engagés
pour secourir des ressortissants français en danger. Ce projet et les débats qu’il
va susciter constituent une occasion privilégiée de considérer le statut des « Conseils
aux voyageurs » en ligne sur le site Internet du Quai d’Orsay.
DES INFORMATIONS DONNÉES PAR LES DIPLOMATES
La plupart des grands pays dont les résidents partent
de manière régulière à l’étranger se sont dotés d’un service public d’information.
Le plus souvent, il est fourni par l’appareil diplomatique de chaque État censé
disposer d’informations précises concernant un grand nombre de pays. Les États-Unis
ont le réseau diplomatique le plus large. La France les suit de très près. Viennent
ensuite l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie. Dans les cinq pays, c’est le site
du ministère des Affaires étrangères qui est la source d’informations. Le caractère
le plus professionnel et le plus complet nous semble revenir aux deux sites anglo-saxons,
même si le site français a bien heureusement fait de sérieux progrès depuis quelques
années. Même s’il peut sembler normal que la première source d’informations sur
la possibilité ou non de voyager dans tel ou tel pays vienne des autorités publiques
et particulièrement de sources diplomatiques, on ne peut être dupe des arbitrages
qui sont faits. Il vaut mieux rester pondéré et choisir ses mots quand on parle
des risques qu’il peut y avoir à se rendre dans un pays si on souhaite conserver
avec lui les meilleures relations. Il faut tout simplement être diplomate.
CONTRAINTES DIPLOMATIQUES
Les conseils aux voyageurs revêtent donc une première
ambiguïté qui vient de la source qui les donne. Peut-on encore conseiller de partir
en Israël quand on sait ce qui se passe dans la toute proche bande de Gaza? Comment
dire que la quasi-totalité du territoire israélien et même de la Cisjordanie restent
extrêmement sûrs sans pour autant réduire la gravité de ce que connaît une grande
partie du peuple palestinien ? Comment oser dire que le Kurdistan irakien est aussi
sûr que Paris sans par là même reconnaître quelques conséquences positives à un
mode américain d’intervention que l’on a puissamment combattu ? Comment dire encore
que la Chine et le Tibet sont des destinations touristiques anodines tout en gardant
de bons contacts autant avec les autorités chinoises qu’avec le Dalaï Lama? La version
officielle des faits sera inévitablement colorée par les rapports de force et par
les contraintes diplomatiques.
DES CONSEILS OU DES ORDRES ?
La deuxième ambiguïté de ces conseils réside dans
la manière même de les interpréter. Les avis ne sont-ils pas plutôt des ordres?
Un État est en droit d’accorder ou non l’accès à son territoire à des étrangers.
Mais les États démocratiques ne se permettent pas, de manière habituelle, d’interdire
à leurs ressortissants de se rendre où que ce soit. Ce sont plutôt des personnes
ou des organisations qui s’interdisent ellesmêmes d’aller dans tel ou tel pays.
La conscience éclairée impose de surseoir à se rendre dans nombre de destinations
pour des raisons de bon sens en fonction d’une conjoncture sociale, politique ou
climatique. Mais il peut y avoir, selon nous, un manque de responsabilité à boycotter
des pays en s’abritant derrière des conseils aux voyageurs. Certaines destinations
sont proscrites autant que d’autres sont à la mode.
MÉCONNAISSANCE DU TERRAIN
Dans un domaine aussi délicat et sur des terrains
de plus en plus mouvants, le discernement s’impose. Et la capacité à délibérer de
la possibilité ou non de se rendre quelque part dépend avant tout de la connaissance
du terrain. Notre expérience de voyagistes responsables nous a souvent donné de
constater que, pour exercer notre activité, nous devions avoir une connaissance
bien plus précise des pays que les diplomates français qui y vivent: nous en faisons
l’expérience concrète actuellement dans le sud de l’Irak.
RESPONSABILITÉ
Les voyagistes responsables peuvent considérer les
conseils aux voyageurs mais en aucune manière en prendre prétexte pour éviter d’avoir
par euxmêmes et grâce à leurs correspondants une connaissance rigoureuse du terrain.
Si Témoignage chrétien avait suivi ces conseils, ses lecteurs n’auraient vécu aucun
des voyages marquants de ces dernières années, au Proche-Orient et en Algérie notamment.
Si les conseils aux voyageurs deviennent des ordres, il y a matière à s’inquiéter.
© Article publié dans
Témoignage chrétien, N° 3386, 4 mars 2010
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